Le chant des sirènes

 
Il y a un jeu dangereux que nous, les êtres humains, sommes peut-être les seuls à connaître sur cette planète. Ça va ainsi:
 
Un enfant, un jour, rencontre une situation difficile. Elle est si douloureuse qu’il sent en lui l’incapacité de l’absorber, c’est-à-dire de la faire sienne et de la transformer ensuite.
Un genre de mémoire atavique lui rappelle qu’il peut cacher cette expérience bouleversante dans un endroit secret, sombre et profond à  l’intérieur de lui-même.
À l’aide d’une énorme dose de pensée magique, il fait alors le souhait que jamais au grand jamais sa conscience ne retrouvera la trace de cet affreux souvenir.
Pour s’en  assurer, il l’enferme dans un coffre qu’il verrouille à double tour, puis il jette au loin les clés, qui se perdent quelque part dans l’obscurité.
 
L’enfant grandit. Un jour, une sensation sourde se manifeste. Elle est nulle part et partout à la fois.
Pendant des années, elle vient et repart, comme une vague.
Puis un jour, l’enfant qui a vieilli se met à entendre le chant des sirènes. Quelque chose, caché dans les profondeurs, l’appelle.
 
Il connaît des histoires de marins qui se sont laissés envoûter par cet appel et qui en ont payé de leur vie. Il y résiste donc, jour après jour, et toutes ses forces vives sont détournées vers la grosse machine de l’oubli, du déni.
 
Chaque enfant, homme ou femme, a sa propre histoire. Certains, n’en pouvant plus, vont plonger pour tenter de retrouver la clé et d’autres vont continuer d’alimenter la machine de l’oubli.
 Peu importe le chemin qu’on choisit, être présent à soi-même et au monde  demande beaucoup de ferveur.

Depuis toujours, ta présence

 

J’ai sur ma table de chevet un petit livre qui parle du courage de changer.  Je le lis une page à la fois, tous les jours, et je tente d’apprendre à vivre sans la peur, cette compagne avec qui je chemine sans bonheur depuis l’enfance.

Je sais maintenant  que certains changements s’opèrent en nous seulement lorsque nous sommes rendus au bout de nos ressources, au pied du mur. La phrase « ça ne peut tout simplement plus continuer » se dit d’elle-même et une rupture, un renversement se produit. L’impact de ce choc ouvre une porte, une possibilité de libération.

Récemment, alors que les crises d’angoisse – déclenchées par une situation qui me touche très personnellement – se multipliaient,  j’ai appelé un ami. Il m’a parlé de ce que la peur révèle de notre état spirituel et m’a  lu à ce sujet ces lumineux propos  de  Guy Corneau :

« Chaque être doit gagner sa liberté. Le combat que chacun est amené à livrer se déroule loin des champs de bataille, il se passe à l’intérieur. C’est une lutte pour libérer le meilleur de soi.

[…] Pourtant, nous passons notre temps à négliger le meilleur de nous-mêmes. Nous n’arrêtons pas de remettre ce projet à plus tard. Nous vivons entravés, comme si quelque chose ou quelqu’un nous empêchait d’aller vers l’idéal.

 

Croyant vivre, nous nous dispersons et nous oublions l’essentiel: notre bien-être intérieur. Nous fonctionnons, parfois avec bonheur, parfois avec peine. Nous ne voyons pas que la bougie des jours diminue et qu’il ne restera bientôt plus assez de temps et plus assez d’énergie pour le grand oeuvre, l’ouvrage majeur, celui de la libération.»

 

Ces paroles m’ont accompagnée pendant plusieurs jours. Puis les mots « depuis toujours, ta présence » se sont manifestés, et j’ai commencé à entrevoir ce qu’on entend  par plus grand que soi. Certains l’appellent Dieu et d’autres, comme moi, lui parlent un peu timidement – mais avec beaucoup d’espérance – sans arriver à le nommer.

Dénouer

Écrire  permet d’exposer à la lumière du jour des états qui squattent le cœur et la tête mais demandent à être vus, reconnus. Ici, dans cet espace virtuel ouvert à toutes et à tous, il me semble tout à fait possible d’en parler.  J’ai l’espérance que quelqu’un, quelque part, va se reconnaître dans ce que je raconte et, de ce fait, se sentir accompagné. Moins seul(e).

La semaine dernière, j’ai été malade. Peu de temps auparavant, l’homéopathe qui me traitait depuis plusieurs mois  m’avait prescrit un remède en m’avertissant qu’il pourrait faire ressortir des états latents et que ce processus, nécessaire pour que la guérison ait lieu, pourrait être assez intense. Il ne croyait jamais si bien dire.

J’ai  donc passé la semaine entière à la maison, seule. Le prétexte que je m’étais donné pour m’isoler était le souci de ne contaminer personne. Mais plus les jours passaient, plus cette solitude devenait rampante et sourdement douloureuse. Un soir,  sentant qu’un genre de masse diffuse s’était insinuée petit à petit dans mon « espace intérieur », j’ai demandé de l’aide.  Je voulais voir ce qui se tramait dans les profondeurs.

J’ai d’abord posé une question en ce sens en laissant  ma main gauche écrire la réponse (liée au cerveau droit, elle permet de contourner les interférences du mental). Or c’est un tsunami qui a fait surface. Je me suis rendu compte à un moment donné que ma main appuyait avec une telle force  sur le stylo que toutes les feuilles de mon cahier étaient en train de se transformer  en charpie. En deux minutes à peine, j’avais réussi à les pulvériser entièrement. Une vague de colère comme j’en avais rarement connue dans ma vie venait de me traverser.

Je  ne vais pas relater toutes les étapes de cette « exploration » intérieure que j’ai eu la chance, encore une fois,  de faire en étant  accompagnée. Ce serait trop long.  Mais je vais dire, pour l’essentiel, que cette vague de colère couvrait un océan de tristesse et que ce gros chagrin remontait de l’enfance. Une histoire vieille comme le monde. Mais dans mon petit monde à moi, elle remontait à une cinquantaine d’années.

Ce soir-là, la personne qui m’accompagnait m’a demandé pourquoi j’avais attendu aussi longtemps pour lui dire que j’étais malade. Cette question toute simple, banale en apparence, a ouvert une brèche. De cette fissure qui reste en général colmatée de façon étanche, une réponse a jailli : « Parce que je suis forte et que je n’ai besoin de personne ». C’est à ce moment-là que j’ai senti  clairement ce que je m’étais forcée de devenir, il y a longtemps, pour conserver l’amour et l’admiration de mon père.

Pendant l’enfance, je percevais mon père comme mon unique parent. Dans son regard, ses gestes et sa voix, le message que je décelais était : « Je te vois, je te reconnais et je t’admire; toi et moi, nous sommes de la même trempe. Des durs à cuire ».

Le terme anglais « trade off », dans le sens de « compromis », m’est venu régulièrement à l’esprit ce soir-là et au cours des jours suivants. Des expressions comme « vendre son âme au diable » ou « conclure un marché de dupe » me sont aussi venues en tête. Un enfant peut payer très cher pour tenter de garder l’amour d’un parent. Et comme il a la certitude qu’il va mourir s’il perd cet amour, il échange sa vraie nature contre un personnage fait sur mesure pour plaire au parent. C’est pourquoi, j’imagine, nous sommes légion à passer notre vie dans la peau d’une « personnalité » plutôt que dans celle d’un être réel, qui se connaît vraiment. Socrate savait certainement à quel point le précepte « connais-toi toi-même » était une entreprise audacieuse.

Comment dénouer les liens virtuels qui nous maintiennent, tête et cœur liés, dans le passé? La question est primordiale.

Ce n’est pas du pessimisme que je ressens face à cette histoire, mais plutôt un élan vers la réconciliation et l’ouverture.  J’ai vu le visage d’un personnage austère, dur et jugeant qui  habite en moi, mais le simple fait de l’avoir regardé et reconnu me rassure.  Je sais maintenant qui il est.

Une histoire comme tant d’autres

Pour Noël, j’aurais pu écrire une fable ou un conte, et j’aurais eu du plaisir à le faire, mais la vie en a voulu autrement.
Depuis un mois environ, l’approche de Noël se fait sentir. C’est une sensation nettement désagréable, un va-et-vient « sourd et lourd » entre la profondeur et la surface, ou, autrement dit, entre l’inconscient et le conscient. À vrai dire, je n’ai pas souvenir d’une seule année, depuis l’adolescence, où ce phénomène ne s’est pas produit. Bien sûr, comme tant d’autres, je porte une histoire cachée qui refuse implacablement de se révéler.
Chaque année, je trouve difficile de voir tous les « chanceux » qui attendent le temps des Fêtes avec enthousiasme, qui adorent les chants de Noël, la préparation des cadeaux et des fêtes familiales. Ne pas aimer Noël est presque honteux. Moi, je n’en ai pas honte, ou si peu, mais j’en souffre.

Or vous êtes-vous déjà demandé ce qu’est la souffrance, à quoi elle est reliée et ce qu’elle « veut dire » vraiment?
Je me suis posé la question.
Après être allée souper chez celui qui a été mon compagnon pendant une grande partie de ma vie et m’être rendu compte dès la première seconde à quel point ce lien était toujours vivant, j’ai senti que la blessure de l’abandon se réactivait. Douloureusement.
Et en rentrant chez moi hier, j’ai décidé de laisser aller tout ce qui viendrait à la surface, d’ouvrir les vannes.
Et mon corps a trouvé le chemin. Il a retrouvé la position d’un bébé, à quatre pattes dans son lit à barreaux. Ce pauvre bébé pleurait depuis si longtemps qu’il était tout mouillé. Il avait appelé pour une présence et personne n’était venu. Puis il avait franchi le cap du désespoir. L’histoire commence donc par « Personne n’est venu et ne viendra jamais ». Cette histoire a été le scénario de base de toutes mes relations intimes.

Laisser remonter ce qui active la souffrance en soi est épuisant, du moins au début. Et j’étais extraordinairement fatiguée, mais je sentais qu’autre chose demandait à s’exprimer.
J’ai donc pris mon stylo et mon cahier pour continuer ma recherche dans les profondeurs, mais autrement. Le processus qui consiste à poser des questions à sa main gauche de façon à accéder à son cerveau droit, qui peut livrer des réponses sans toutes les censures du mental – contrairement au cerveau gauche –, m’a permis à bien des reprises d’entendre ce qui n’arrivait pas à se dire.

À la question « Qu’est-ce qui me bouleverse à ce point? », il n’y a eu qu’une seule réponse : La désintégration.
Et j’ai ressenti encore une fois à quel point l’exil de soi, l’incapacité d’être ce qu’on est véritablement à cause de tous ces résidus inconscients (liés au passé), mais toujours très actifs, amenaient peu à peu à la désunification intérieure, cette source universelle de grande solitude.

À la question « Qu’est-ce qui cause cette désintégration? », la réponse a été essentiellement (dans mon cas, les réponses viennent avec des images que je « vois » et ressens à des degrés divers) que dans un tunnel vertical s’empilaient des couches de moi-même qui représentaient différentes périodes de ma vie, et que le bébé était « à la base », soit tout au fond, toujours à quatre pattes, toujours brisé, et portant toutes ces strates désunifiées sur son dos.

À la question « Que représente en moi ce bébé qui pleure, à quatre pattes dans son lit? », les réponses ont fusé :
ma faille (par laquelle entrent toutes les flèches);
mon talon d’Achille;
ma faiblesse fondamentale;
la partie de moi qui ne se laisse jamais, jamais, jamais au grand jamais toucher;
le début de l’histoire de l’isolement, qui va ainsi : « Si je continue à espérer une présence, je vais encore être déçue et déchirée par le sentiment d’abandon, et si je continue à ressentir cet abandon, je vais mourir ».
Il représente entièrement mon désir insatiable d’être vue et reconnue et mon incapacité à voir l’autre (en amour et en famille).

À la dernière question, qui pourrait se traduire en anglais par « where do we go from here? », une seule réponse a fait surface : Voir.

J’ai besoin de faire la lumière entre la surface et la profondeur; voir le chemin que suivent toutes ces douleurs crystalisées dans l’inconscient et qui sont encore des dictateurs féroces, sans merci, dans ma vie.

En effet, j’appelle cette libération de tout mon cœur, plus que jamais, et suis bien déterminée à poursuivre mon chemin dans cette direction.
En espérant que ce texte pourra aider quelqu’un, quelque part, je vous souhaite de passer le meilleur temps des Fêtes possible. Et s’il y a en vous un petit bébé qui demande votre présence, ça pourrait être le début d’une très belle histoire d’amour. Et de réconciliation.

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Pour honorer cette vie qui nous est donnée

Très tôt dans la vie, on a l’impression qu’il fait trop froid et trop sombre quand on est seul. Il manque quelque chose. Le bébé, à peine sorti du cocon maternel, se sent déjà en exil. Il ne veut pas déployer ses ailes: il veut retourner là d’où il vient, retrouver la chaleur et la douceur de sa toute première maison. Inconsciemment, la plupart d’entre nous en rêvent encore, et cette quête – ce désir de réunification – est bien souvent celle de toute une vie.

En Inde, nombreuses sont les mamans qui massent leur bébé. Pour l’aider à accepter et à intégrer ce monde, hostile à prime abord. Pour le rassurer, créer avec lui un lien bien vivant et pour le toucher, tout simplement. C’est si important…

Chez nous, les « civilisés », ce rituel est pour ainsi dire inexistant. De fait, presque tous les rituels et rites de passage ont disparu de nos coutumes au fil du temps. Récemment, je me suis mise à imaginer comment nous pourrions accueillir nos nouveaux-nés; aider nos jeunes à passer de l’adolescence à l’âge adulte, et accompagner nos proches lors de leur passage entre la vie et la mort.

Les rites et rituels sont primordiaux. Ils permettent de reconnaître et souligner ce qui a vraiment de l’importance ou, dans le cas des rites de passage, de franchir une étape cruciale, non pas superficiellement mais intégralement.

Nous, qui ne manquons de rien (sauf de l’essentiel), avons tendance à traverser la vie sans trop savoir où aller, déambulant entre les désirs à combler et les peurs à maîtriser. Nous sommes légion à n’avoir jamais surmonté l’exil de la naissance ou à n’avoir jamais vraiment quitté l’adolescence.

Il nous reste tant à apprendre – ou à réapprendre – pour honorer cette vie qui nous est donnée.

Je crois

Je crois que chacun de nous aspire au dépassement. Je crois aussi que nous sommes presque tous rebutés ou franchement terrorisés par ce que nous croyons devoir traverser pour y arriver, par exemple faire un constat honnête de notre vie; regarder en face certaines peurs gardées sous-terraines; lâcher prise et, bien souvent, accepter que nous n’y arriverons pas seuls.

L’abandon, la peur et le papillon

Autour d’une table avec des collègues ou des amis*, demandez à l’un et à l’autre s’il est introverti ou extraverti, et vous verrez que votre question déclenche un déluge de «confidences» du genre «Je n’en ai pas l’air, comme ça, mais je suis affreusement timide. Si vous saviez…». Voilà des aveux qui, même s’ils donnent à la personne l’impression de se dévoiler, ne sont guère compromettants. Ils permettent à la fois de susciter l’intérêt des autres et de montrer un tout petit bout, entièrement inoffensif, de sa « nudité », sans qu’il soit nécessaire de révéler des états intérieurs moins glorieux voire inavouables, par exemple le sentiment d’échec ou la peur de l’abandon. Pas question de se montrer vulnérable en public.
Essayez, si vous êtes un peu téméraire ou curieux de l’âme humaine, la question suivante: « Vous sentez-vous souvent abandonné, totalement seul au monde? », et vous verrez que les confidences, s’il y en a, se font plus réticentes.
Pourtant, si on mettait bout à bout toutes les solitudes qui se vivent en silence sur cette terre, on pourrait en faire une grande banderole sur laquelle les mots « Je me sens si seul, si totalement abandonné! » se répéteraient sans cesse.
Après le départ de mon compagnon de vie, alors que je traversais la période de détresse la plus intense qu’il m’ait été donné de connaître, on m’a encouragée à me mettre au travail, entre autres en témoignant de ce qui m’arrivait. Or si j’avais à décrire en quelques mots ce qui hurlait à l’intérieur de moi, j’utiliserais simplement les mots « terreur de l’abandon ».
C’était là depuis longtemps, tapi quelque part dans un coin obscur de la partie la moins avouable, la moins glorieuse de mon petit moi brisé et fragmenté. Il me semblait d’autant plus vital de faire bonne figure, de présenter au monde l’image d’une femme forte, au-dessus de la mêlée, auto-suffisante. On n’a pas idée de toute l’énergie qu’on peut investir, jour après jour, dans le maintien de son image, de son personnage. Simplement, on n’a pas idée de ce qu’on se fait et de ce qu’on fait aux autres pour éviter de se monter vulnérable ou blessé. En fait, on ne veut pas le savoir.
Combien sommes-nous à revivre sans cesse un abandon qui, dans bien des cas, remonte à nos toutes premières années? Sans doute des milliards. La bouche pleine de ce pain que nous gagnons sans trop d’efforts, assis derrière nos ordinateurs, une caisse enregistreuse ou une autre de ces machines qui peuplent maintenant nos vies, nous n’avons pas résolu l’essentiel. Nous nous sentons toujours menacés d’abandon et, pour nous protéger, nous nous réfugions dans notre cocon. Nous sommes à l’ère du cocooning intégral.
Pourtant, aussi longtemps que puisse prendre le passage de l’état de chenille à celui de papillon, la guérison de ce mal universel est toujours accessible. Et contrairement à ce que peut penser le commun des mortels, l’amour d’une éventuelle âme sœur n’a pas grand-chose à y voir. Comme le dit si bien Byron Katie dans son livre I Need your Love – Is That True? (J’ai besoin que tu m’aimes: est-ce vrai?), quand on se retrouve véritablement, qu’on renoue avec ce qui est essentiel à l’intérieur de soi, on est submergé par un profond et puissant sentiment d’amour. Avoir un amoureux ou une amoureuse devient alors tout simplement comme un surplus, un cadeau qui s’ajoute en prime.
Lors d’une intervention, devant public, auprès d’une jeune fille qui affirmait avoir besoin d’un boyfriend pour être heureuse, Byron Katie a soumis cette affirmation à une série de questions (il s’agit d’une approche que Byron a conçue et nommée the Work). À la fin du processus, après que la jeune fille ait admis souhaiter avant tout se sentir bien et en paix avec elle-même, Mme Katie lui a dit « Et tout ce temps, tu étais celle que tu attendais ».
Aucun amoureux ou amoureuse, aussi tendre et attentionné soit-il, ne peut combler chez l’autre le vide laissé par «l’absence à soi-même». Or cette absence génère beaucoup d’anxiété. On a l’impression d’habiter une maison qui repose sur du vide ou, comme le disait un psychothérapeute de ma connaissance, de se sentir, face à soi-même, comme si on n’était pas entre bonnes mains.
Jamais je ne prétendrai que la route est facile quand on cherche à retrouver sa « flamme d’origine » et, par le fait même, redonner un sens à sa vie. Je suis encore sur cette route, et il m’arrive de la trouver terriblement longue. Je peux dire en revanche que sur ce chemin accidenté, parfois solitaire et incertain, je peux enfin entendre battre le cœur du monde à l’unisson avec le mien. Et croyez-moi, ce n’est pas rien.

Vivamimi

Cet article se trouve également à http://femmescoeur.wordpress.com/

*Pour des raisons purement grammaticales qui semblent difficiles à contourner, le masculin inclut le féminin dans cet article.

Vipassana

Il y a un mois environ, nous avons célébré l’anniversaire de ma mère. C’était en plein cœur de l’été et nous étions entourés d’une nature majestueuse. Je garderai toujours de cette journée un souvenir tendre et heureux de même que celui d’une toute petite tranche de vie un peu cocasse.

Tout autour, la forêt défile, et devant moi, me tournant le dos, mon beau-frère est au volant d’un véhicule tout-terrain. Il conduit comme s’il avait le diable à ses trousses, ce qui n’a rien d’inhabituel dans son cas. Nous sommes sur un petit chemin de terre qui relie deux vastes propriétés peuplées de forêt sauvage dont ma sœur et lui sont propriétaires. L’endroit est une splendeur.

À un moment où le parcours n’est pas trop périlleux, il m’invite à passer quelques jours avec eux, ce que j’accepterais avec bonheur si la chose était possible. Or je me suis engagée – et je parle ici d’un engagement essentiellement envers moi-même – à aller passer dix jours dans un centre de méditation Vipassana, ce que j’explique à mon beau-frère. Sa réponse, tout à fait prévisible, ne se fait pas attendre : « Es-tu tombée sur la tête? »

Cramponnée aux deux montants qui, Dieu merci, se trouvent à l’arrière du VTT, je me fais fugitivement la réflexion que le risque de tomber sur la tête est probablement beaucoup plus élevé sur cette route et dans ce véhicule que n’importe où ailleurs.

Après un moment de silence, tout à fait non prévisible, j’entends quelques mots mêlés au vent et au bruit du moteur : « Hum… c’était là un commentaire typique de ton beau-frère. » Et de nouveau un silence, sans malaise. L’idée de justifier mon choix ne me passe même pas par la tête et celle de le remettre en cause ne lui vient pas à l’esprit, du moins pas à la bouche.

En temps normal, il ferait des blagues sur les gourous, les sectes ou l’illumination, bref il tournerait probablement tout ça au ridicule, bien que sans méchanceté. De mon côté, je ne rétorquerais sans doute pas grand-chose, mais je me sentirais agacée. Mais là, nous venons de sortir de nos schémas habituels. Nous poursuivons notre route, qui est si belle.

Plus tard, quand je repenserai à cette scène, l’expression « ferme détermination » refera surface. Cet état, qui est nécessaire voire essentiel pendant les dix jours de méditation, m’habitaient bien avant mon départ pour le centre. J’étais consciente d’avoir besoin d’une expérience forte, en profondeur.

Mais de la ferme détermination, il en faut une bonne dose pour ne pas faire sa valise dès le premier jour là-bas. Bien sûr, le site est beau et paisible, la nourriture est saine et savoureuse, bien que simple, et le personnel est attentionné. Or il ne s’agit pas ici du genre de séjour qu’on annonce abondamment sur Internet, à savoir relativement coûteux, agrémenté de sorties et de bonnes bouffes, dans un décor idyllique et une ambiance « régénératrice ». Même si vous vouliez payer votre séjour au centre Vipassana à votre arrivée, votre paiement ne serait pas accepté. Ce n’est qu’après les dix jours que vous pouvez offrir une contribution financière, et encore là, il s’agit d’une contribution volontaire, à la mesure de vos moyens. L’argent et le profit ne sont en aucun cas le moteur de cette organisation, dont le fonctionnement est entièrement assuré par le bénévolat et les dons.

Avant même que votre demande d’inscription ne soit étudiée, on vous informe d’un bon nombre de conditions et de détails sur la façon dont se déroulent les dix jours : lever à quatre heures du matin, quartiers séparés et absence d’interactions entre les hommes et les femmes, silence complet, dix heures de méditation par jour. En fait, on recrée pour les méditants un genre de vie monastique. Or comme au départ on demande à deux reprises aux gens qui s’inscrivent s’ils se sentent vraiment prêts et aptes à honorer ces conditions, ceux qui répondent oui font un effort réel pour les respecter.

Il reste que je ne saurai jamais assez remercier celle par qui j’ai entendu parler du centre d’avoir insisté pour me prévenir de certaines choses. Lorsque nous nous sommes rencontrées, elle avait déjà fait plus d’un séjour là-bas, et quand je lui ai dit ne pas vouloir savoir à l’avance ce qui m’attendait, elle m’a gentiment fait comprendre que j’avais probablement avantage à profiter d’une ou deux mises en garde.

C’est ainsi que j’ai pu savoir qu’on passait les trois premiers jours à se concentrer sur les sensations créées par le passage de l’air dans les narines (…) et sur la toute petite zone située au-dessus de la lèvre supérieure, et que la méditation Vipassana comme telle ne commençait qu’après cette phase préparatoire. Vu ma « ferme détermination », je ne serais pas partie, mais ces journées auraient été beaucoup plus pénibles qu’elles ne l’ont été en fin de compte.

Pourquoi va-t-on passer dix jours dans un tel endroit, en plein été, alors que tous nos amis partent pour l’Europe, New-York, Barcelone, Londres ou encore pour un chalet au bord d’un lac paisible? Sur le site du Centre de méditation Vipassana du Québec, dont l’adresse est http://www.suttama.dhamma.org/gen/fr/gen_home.fr.htm , on dit que « Vipassana, qui signifie voir les choses telles qu’elles sont réellement, est une des plus anciennes techniques de méditation de l’Inde. Elle a été redécouverte par le Bouddha Gautama il y a plus de 2500 ans; il l’a enseignée en tant que remède universel à des maux universels. »

On va dans un endroit de ce genre quand on veut en effet apprendre à « voir les choses telles qu’elles sont réellement »; qu’on est prêt à faire un pas de géant et sortir de sa zone de confort pour aller explorer des espaces intérieurs que la conscience ne toucherait pas autrement; qu’on veut prendre un chemin autre que celui des vieux schémas – sociaux, affectifs, familiaux, etc. – qu’on traîne comme un boulet, depuis si longtemps, ou lorsqu’on devine qu’il est possible de vivre autrement, mais qu’on ne sait pas comment y arriver.

Pour moi, ces dix jours ont été l’une des expériences les plus significatives qu’il m’ait été donné de vivre et je tiens à exprimer toute ma reconnaissance à ceux et celles qui l’ont rendue possible.

Mais d’où vient ce sentiment de solitude ?

  Je pense quelquefois à tous les sens que peut contenir un mot comme «solitude». Pendant des années, il a surtout symbolisé pour moi un refuge, un rempart contre les assauts du monde. Vu de mon territoire intérieur, toujours menacé, ce monde me paraissait sans merci, comme un lieu où la guerre sévissait sans répit. Le repli sur soi me semblait souvent la seule issue possible pour éviter les champs minés.
Je devine maintenant que la solitude, ou plutôt l’isolement, peut consister à voir le monde à travers un jeu de miroirs par lequel on finit par confondre conflits intérieurs et événements extérieurs. Ça fait partie de ce que certains sages appellent l’illusion ou l’ego, et, bien sûr, de la souffrance humaine.
Je n’ai pas encore accompli un seul vrai pas sur la route de la sagesse, mais à partir de la zone limitrophe où je chemine depuis plus d’un an, entre l’obscurité et la lumière, je perçois les contours de cette illusion; j’entends que les mots «solitude» et « plénitude» vont très bien ensemble, et je ressens parfois que l’isolement, malgré tout ce qu’on peut croire, naît quand on déserte ce lieu sacré à l’intérieur de soi pour ensuite s’employer obstinément, inlassablement, à combler ce vide par mille et une choses: la reconnaissance sociale, le confort matériel, la stimulation intellectuelle, les jeux de miroirs complexes de ce qu’on appelle l’amour, etc.
Difficile de ne pas se sentir anxieux quand il n’y a plus personne en-dedans – ou du moins rien de solide – pour maintenir l’unité.
Nous vivons tous, à des degrés divers, en exil ou en périphérie de nous-mêmes. C’est tout ce qu’il y a de plus humain, et à vrai dire, il vaut mille fois mieux considérer cet état de choses avec tendresse et compassion qu’avec consternation et désamour.
En fait, nous avons tout ce qu’il faut pour détecter notre équilibre – ou déséquilibre – intérieur, pour savoir si nous sommes au centre ou en périphérie de nous-mêmes. Les tout-petits que nous avons été ont connu cet état primordial, mais la dictature du mental et de sa cohorte d’émotions, qui sont pourtant de bien piètres remèdes contre l’isolement, ont tôt fait de l’éclipser.
J’ai souvent l’impression que le long parcours de notre vie nous amène à des années-lumière de ce qui est essentiel, mais qu’au centre de nous-mêmes brûle une flamme toute simple et constante. J’ai aussi l’intuition que si un jour nos pas nous ramènent à elle, c’est que nous sommes vraiment rentrés à la maison.

L’article suivant a également été publié dans le site interactif  http://femmescoeur.wordpress.com/, que je vous invite chaleureusement  à visiter.

Que cache ce corps mal aimé?

Je n’avais jamais autant côtoyé mes amies femmes – ce qu’on appelle en bon québécois « mes chums de filles » – avant l’été passé. Le fait de me retrouver célibataire du jour au lendemain m’a permis de réaliser à quel point l’entraide et la présence des amies étaient précieuses, voire essentielles. En revanche, j’ai aussi fait l’expérience d’un désamour violent envers mon corps, et cette longue traversée, je l’ai faite en solitaire, dans la honte et la tristesse profondes. Beaucoup de femmes – et plusieurs de mes amies ne font pas exception à cette règle – ont tendance à dénigrer leur corps. J’ai rarement vu ou entendu des hommes exprimer ce genre de sentiments et de commentaires sur leur aspect physique.

Je sais que pour ma part, le fait d’avoir été quittée y est pour beaucoup. Je ne veux pas dire par là que ce désamour envers mon corps, pour ne nommer que lui, s’est manifesté uniquement à cause de la rupture. Bien sûr, il était déjà présent en moi, mais il se tenait relativement tranquille. Le simple fait d’avoir un conjoint depuis si longtemps atténuait grandement l’impression d’être moche. Quelqu’un me trouvait belle, et c’était suffisant pour garder ce désamour dans un genre d’état de dormance.

Mais la bête ne demandait qu’à être réveillée et elle ne s’en est pas privée. La bête, c’est moi, c’est vous. Ce sont tous les gens qui, même s’ils n’en sont pas conscients, portent en eux une faille, une zone douloureuse où ils ne s’aiment pas. Le corps, ce compagnon pourtant si fidèle, est le premier candidat sur la liste du non-amour.

Mon visage est ce qui m’horrifiait le plus. Il y a des moments où mon image dans un miroir me faisait sursauter. Je me disais « mais je ne peux pas ressembler à ça ! Ce n’est pas vrai ! Je vais me réveiller de ce mauvais rêve ! Ce n’est pas vraiment moi. » Le sentiment de malheur peut être très visible sur le visage de quelqu’un. C’était mon cas. Entre autres, j’avais souvent les yeux hagards et la mâchoire crispée. Rien d’embellissant…

Je ne sais pas comment on en vient à se rabaisser aussi profondément. La plupart du temps, on le fait inconsciemment, et c’est une partie importante du problème. On ne se voit pas faire. Par contre, il suffit de s’arrêter et de vraiment porter attention à ses pensées pour voir à quel point on réagit négativement envers soi-même. Il y a des jours où c’est incessant. Et comment en est-on arrivé à trouver ça normal, voire à ne même pas le remarquer ? Je n’ai pas de réponse toute faite. J’ai par contre le sentiment que la façon dont on est « vu » par ceux et celles qui nous accueillent à la naissance et nous entourent pendant notre enfance y est pour beaucoup. En fermant les yeux, si j’imagine des parents aimants, doux, présents, réconfortants et joyeux qui prennent soin de leur tout petit, je peux pratiquement ressentir la paix qui se construit à l’intérieur de cet enfant.

Mais voilà, on parle ici d’un monde quasi idéal, et nous ne sommes pas nombreux à l’avoir connu, n’est-ce pas ? La réalité est que les parents vivent leurs propres petites misères ou même certains drames intenses à l’époque où leurs enfants naissent, grandissent et se forment à l’intérieur. Et la vie humaine étant ce qu’elle est, les enfants reprennent sans le savoir cet « héritage », en tout ou en partie. Il y a certainement d’autres facteurs, mais j’ai peine à croire qu’il y en ait un aussi important que la façon dont on est accueilli dans cette vie et entouré par la suite, pendant l’enfance.

Je repense à une jeune femme dont on m’a parlé récemment. Un de ses bras est atrophié. À prime abord, ce n’est pas beau à voir, mais les gens ont tendance à l’oublier parce qu’elle-même ne fait aucun cas de son état et est visiblement habitée par une belle joie de vivre. On m’a dit qu’elle avait grandi au sein d’une famille aimante, qui l’avait toujours traitée comme une personne à part entière, tout à fait capable. Ce qui aurait pu être vu et ressenti comme un handicap semble avoir été traité comme un simple état de fait. Tous les enfants n’auraient pas nécessairement développé la même confiance joyeuse, mais on devine aisément que grandir en étant entouré de cette façon donne une longueur d’avance.

Alors, que nous reste-t-il, dans notre assiette, si nous sommes un peu plus ou beaucoup plus abîmés, déjantés, paumés, désenchantés, et j’en passe ? Bien du travail, mes amies et amis. Bien du travail. Et il faut préférablement l’accomplir en y mettant tout son cœur, vu que c’est pour une bonne cause. La bonne cause étant… soi-même. Mais comme rien ne fonctionne en vase clos, tous les gestes qui vont dans le sens de la guérison se communiquent à nos proches, et plus largement encore.

Le hic, bien sûr, est que les gens qui souffrent de désamour envers eux-mêmes ne se voient pas nécessairement comme une « bonne cause ». Je serais bien malhonnête en disant que le hic en question n’est pas sérieux. Or il arrive qu’on aille si loin dans le malheur du non-amour que la nécessité d’agir s’impose. Nous avons tous à l’intérieur de nous-mêmes une zone intacte, où brûle une fort jolie flamme. Les mots qui me viennent à l’esprit quand je pense au parcours à faire pour retrouver cet endroit sont « rentrer à la maison ».

On m’a demandé dans quel type de corps j’aurais aimé vivre, idéalement. La question m’a laissée un peu perplexe. À l’adolescence, j’aurais eu bien des demandes pour le père Noël à ce sujet : de longues jambes, de beaux seins ronds, une taille élancée, des cheveux ondulés, des yeux verts, une bouche bien dessinée. Mais j’ai fini par développer un genre de respect et d’attachement pour ce corps dans lequel j’habite depuis 57 ans. C’est un fidèle compagnon. C’est moi, en somme.

Je compose assez bien avec mes rides, mes cheveux gris et ma chair qui s’affaisse. Je vois mon corps vieillir, et même si j’en ressens un peu de tristesse, ça va avec le courant naturel de la vie. Mais je déteste mon visage. Le bistouri n’y changerait rien. Le problème est qu’il m’est étranger. Je ne reconnais pas en lui ce que je suis à l’intérieur. J’ai dans ma tête l’image d’un visage d’enfant, joli et éveillé, que je m’imagine encore avoir. Et tous les jours dans le miroir, ce joli visage manque à l’appel.

Depuis quelques mois, je prie chaque matin, à ma manière. Debout dans la lumière du jour, j’envoie mon appel dans le monde. La joie et la paix sont toujours mes vœux les plus chers. J’ai l’intuition qu’une fois « rentrée à la maison », j’arriverai à mieux accueillir ce visage vieillissant.

Entre la peur et le désir

Comme le commun des mortels, j’ai horreur du vide, et quelque chose à l’intérieur de moi demande impérativement que je le remplisse par des lectures ou des films passionnants, des rencontres ou des nourritures réconfortantes. Le vide, c’est l’inconnu, le danger, l’incertitude, la peur, toutes choses qu’on n’aime vraiment pas ressentir. Pourtant, combler ses vides par une sécurité factice qui agit en surface sans jamais toucher à ce qui demande à être entendu, quelque part en profondeur, là où se terre bien souvent un petit enfant blessé, génère plus de vide… et plus de souffrance potentielle. Parce qu’un jour, on risque d’avoir à faire face à ce que toutes ces années de cache-cache avec soi-même et les autres ont laissé derrière elles.

J’ai vu, il y a un an, le champ dévasté que je portais en moi après 33 ans de cette sécurité « de surface ». Sous des apparences souvent joyeuses et relativement tranquilles se cachaient la peur de vivre – et, par extension, de souffrir – ainsi qu’une force vitale pratiquement anesthésiée. Une fois seule avec moi-même dans ma belle grande maison, j’ai tout de suite eu l’impression de n’être plus rien.

Or, je sais maintenant que depuis des années et des années, je ne me sentais déjà pas à la hauteur, mais que le fait d’avoir un conjoint, des enfants et une belle maison réussissait à endormir en bonne partie mes angoisses. Je devine plus que ne le sais que ces angoisses venaient du fait que je refoulais depuis si longtemps à peu près tout ce qu’il y avait de vivant et de créatif en moi. Mais ma tête, mon mental, réussissait toujours à gouverner tout ça de façon complexe mais efficace. J’arrivais à garder la poussière sous le tapis.

Pourtant, je me rends compte maintenant qu’une partie de moi m’envoyait des messages, entre autres pour attirer mon attention sur le fait que je ne réalisais pas le potentiel qui demandait depuis longtemps à se développer. La maladie a été une façon de me faire savoir que tout n’allait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais j’avais peur qu’en vivant intensément, des sentiments comme la tristesse et l’angoisse se manifestent. Moins je faisais de vagues, plus j’avais l’impression que les difficultés allaient m’épargner. Le fait est qu’une vie intérieure construite sur des assises bancales est et restera toujours précaire. Il n’y a pas de miracle de ce côté-là.

À quelques rares exceptions près, nous en sommes tous arrivés à croire que le dictat du mental est « normal ». Nous voilà donc captifs entre la peur et le désir. Peur, désir, peur, désir. Ils oscillent en permanence comme dans un mouvement de balancier et nous donnent l’impression de vivre des choses « intéressantes ». Peur de l’avenir, de la perte, de la mort; désir de combler cette peur par des objets, des amours, des réussites. Comme me le disait encore récemment un de mes précieux amis, le mental ne s’intéresse pas le moins du monde à la paix intérieure. Il se nourrit de l’émulation créée par le fait d’être gagnant, d’attirer le regard des autres, de réussir. Mais qu’en est-il de ce que nous sommes vraiment?

Dans mon cas, ce que je suis profondément, véritablement, passe aussi par le chemin d’une enfant malheureuse reléguée aux oubliettes, dans les profondeurs de mon inconscient. Pas facile de renouer avec elle, même si elle fait partie de ma guérison. Le sentiment de solitude est aussi à la limite du tolérable, à certains moments. Puis, il y a le désamour envers soi-même. Je sais qu’aucune « technique » ne permet de retrouver ce qui est intouché à l’intérieur de nous. Là où l’auto-dénigrement, le sentiment d’être inférieur aux autres et le besoin constant d’être accepté n’existent pas. Là où nous pouvons dire, tout simplement, « je suis ». Dans la paix et la joie.

Patience et longueur de temps

Pour la première fois hier, j’ai écouté la très belle Méditation de la compassion. C’est ce qu’on appelle une méditation guidée. J’aime Nicole Bordeleau. J’aime aussi la profonde humanité qui transparaît dans sa voix. Il y a plusieurs mois, on m’a encouragée à m’ouvrir à la compassion et au pardon, autant envers les autres qu’envers moi-même. Or le passage de la détresse à la sérénité – ou du moins à une certaine paix intérieure -, quand il s’opère, ne se fait pas nécessairement au rythme qu’on souhaiterait. Des dictons comme « chaque chose en son temps » ou « patience et longueur de temps », qui peuvent paraître simplistes tant on les a entendus et réentendus, ont pourtant un sens tout simple, bien ancré dans la réalité humaine.

C’est parce qu’on est pressé de sortir de la douleur qu’on oublie la patience. C’est aussi parce qu’on ne veut pas voir et toucher cette douleur qu’on refuse ce qui nous arrive. Mais bon, la vie ne cesse jamais pour autant de prendre et de donner. Ce qui m’apparaît clairement, maintenant, c’est que plus on se rapproche de son « centre », autrement dit de ce qu’on est vraiment, moins on est ébranlé par ce qui nous arrive. Les assises sont tout simplement plus solides. Ça ressemble à un principe de base de la physique, n’est-ce pas ?

On peut entendre des extraits des Méditations pour mieux vivre, dont la Méditation de la compassion, à http://www.selectdigital.ca/drm/a/nicole-bordeleau-meditations-pour-mieux-vivre 

Tags [Nicole Bordeleau, compassion, patience]

Ombre et lumière

Quand j’étais petite, la solitude était déjà tour à tour mon refuge et ma prison. Rien n’a vraiment changé. J’ai souvent senti qu’une route plus joyeuse courait parallèlement à la mienne, mais c’est la peur, sans doute, qui m’a retenue de faire le saut, changer de chemin pour être davantage dans le monde.
Aujourd’hui, je ne sais plus trop sur quelle route je suis. Seule? Plus vraiment, dans un sens, puisque le fait de vivre en solo depuis des mois m’a propulsée dans de tels états d’angoisse que pour survivre, j’ai dû me rapprocher de l’amour des autres. Et je vais y rester. Bien sûr, comme je m’en doutais bien, c’est beaucoup plus vivant.

Retourner à la maison

Au cours de cette année, il m’est arrivé de relire plusieurs fois des passages ou même des chapitres du livre A New Earth, d’Eckhart Tolle. Ce matin dans l’autobus, j’ai relu le même passage cinq ou six fois de suite. Je l’avais à peine remarqué lors de mes lectures précédentes, mais tout à coup, il a pris pour moi tout son sens.

Dans le cinquième chapitre , « ET » décrit à quel point nous nous identifions à nos pensées, même si elles ne constituent qu’une partie infime de notre conscience. Il parle d’aliénation. C’est ce qui m’a accrochée et m’a amenée à relire plusieurs fois les quelques lignes qui en traitent. Elles disent essentiellement ceci : l’aliénation signifie que vous ne vous sentez à l’aise dans aucune situation, à aucun endroit et avec personne, y compris vous-même. Vous essayez toujours de « retourner à la maison », mais vous ne vous sentez jamais chez vous.

Quand on est dissocié de sa propre nature profonde, on n’en est généralement pas conscient. Cet état s’est construit au fil des ans et il est devenu normal, en quelque sorte. On se plaint du fait que le conjoint ou les enfants sont distants, mais quand se plaint-on du fait de vivre exilé de soi-même ?

À la verticale

Depuis le vingt-septième jour
du mois de mai
passé
mes jours sont des montagnes verticales
Je fais de l’escalade extrême
suspendue entre ciel et terre,
entre la détresse et l’ivresse
Oh, la vie est si féroce et si belle
elle a les crocs d’un fauve fou
et les plumes d’une mésange
Je porte sur mon corps
les marques de l’un et de l’autre
pour toujours.